Cet été, la chaleur n’a pas été pour moi qu’une information météorologique.
Elle s’est installée dans le quotidien.
Sur les routes d’abord, dans une voiture sans climatisation, avec cette sensation parfois éprouvante de traverser des kilomètres dans un air devenu presque irrespirable.
Puis à la maison, certains jours, avec l’obligation de rester à l’intérieur parce qu’il faisait trop chaud pour envisager une promenade dans les Cévennes.
La rivière en face de chez nous s’est asséchée.
Notre jardin a brûlé sous le soleil.
Au fil de nos déplacements en France, nous avons rencontré des restrictions d’eau jusque dans le Finistère.
Et puis il y a eu les incendies.
Ces images impressionnantes de régions entières menacées par le feu et, cette année, quelque chose de plus proche encore. En Gironde, des membres de ma famille ont dû être évacués par précaution.
Tout à coup, ce que nous appelons depuis des années « dérèglement climatique » avait moins l’allure d’un concept.
Il avait une température, des paysages brûlés, des restrictions, des inquiétudes, et aussi cette vie végétale et animale touchée en silence.
Je savais depuis longtemps.
Mais savoir et éprouver ne sont peut-être pas tout à fait la même chose.
Devant tout cela, plusieurs sentiments cohabitent en moi.
Il y a de l’inquiétude.
Il y a aussi une forme de culpabilité.
Pas celle qui consisterait à me dire que j’aurais consciemment mal agi ou que j’aurais dû, seul, comprendre avant tout le monde ce qui se préparait.
J’ai plutôt le sentiment d’avoir été le produit de la société de consommation dans laquelle je suis né.
J’ai cru à cette promesse qui associait largement progrès, confort, abondance et bonheur.
J’ai consommé de l’eau et de l’électricité sans toujours en mesurer la valeur.
J’ai beaucoup roulé et pris l’avion en toute insouciance.
J’ai mangé pendant des années des produits ultra-transformés issus d’une industrie agroalimentaire dont je mesure aujourd’hui davantage les conséquences.
J’ai consommé de la viande sans vraiment interroger les conditions dans lesquelles elle était produite.
J’ai participé à ce modèle parce que, pendant longtemps, il m’a été présenté comme la recette normale de la vie moderne.
Je ne vis d’ailleurs pas aujourd’hui en dehors de ce système.
Je conduis encore une voiture utilisant une énergie fossile.
J’utilise internet, des appareils électriques et toutes sortes de services dont je sais désormais qu’ils ont eux aussi un coût énergétique et matériel.
Je ne suis pas sorti du monde.
Ce qui change, en revanche, c’est que je mesure davantage le poids de mes choix.
Ils ne me paraissent plus neutres.
L’insouciance a laissé place à la considération.
Je suis père depuis longtemps et grand-père depuis quelques années.
Cette place donne forcément une autre profondeur à la question.
Quand je pense à mes enfants et mes petits-enfants, je peux difficilement éviter de me demander quel monde ma génération leur laisse.
Je ressens parfois une forme de dette.
J’ai largement bénéficié d’un modèle dont une partie du coût se révèle aujourd’hui et dont certaines conséquences seront probablement supportées par ceux qui viennent après moi.
Cela m’inquiète.
En même temps, ma spiritualité m’amène à regarder cette question d’une manière qui ne se résume pas à la peur.
Je crois que nous ne venons pas totalement par hasard dans l’époque, la famille et les circonstances qui sont les nôtres.
C’est une croyance.
Pas une vérité que je pourrais démontrer.
Elle m’amène néanmoins à essayer d’honorer le destin de mes enfants et petits-enfants plutôt qu’à projeter sur eux mes peurs concernant l’avenir.
Honorer leur destin ne signifie pas me désintéresser du monde que je contribue à leur transmettre.
Cela signifie reconnaître que beaucoup de choses m’échappent, tout en essayant d’assumer ce qui dépend encore de moi.
Il y a pourtant des comportements qui continuent à m’interroger profondément.
Je suis parfois frappé par cette façon de vivre comme si c’était notre dernière semaine sur Terre.
Des déchets abandonnés en forêt, des dépôts sauvages d’ordures au bord des routes.
D’autres qui réapparaissent au fond des rivières lorsque le niveau de l’eau baisse.
Des mégots jetés par la fenêtre des voitures, y compris pendant des périodes où des régions entières peuvent s’embraser.
Du bruit et un mode de vie imposés aux autres comme si nous étions seuls au monde.
Et parfois une immense difficulté à accepter la moindre remarque, comme si toute limite posée à notre comportement constituait une atteinte insupportable à notre liberté.
J’essaie pourtant de résister à la tentation facile de conclure que « les gens sont comme ceci » ou « les gens ne respectent plus rien ».
Je sais combien il est facile de réduire une personne à un comportement que je ne comprends pas.
Mais derrière ces situations, une question revient souvent en moi.
Qu’est-ce que respecter veut réellement dire ?
Ce mot de respect m’a ramené à quelque chose rencontré dans ma formation en constellations.
L’appartenance.
Dans cette approche, le droit d’appartenir est fondamental.
J’appartiens de fait.
À une famille.
À l’humanité.
À une société.
À un territoire.
Au vivant.
Et cette idée m’amène aujourd’hui à aller un peu plus loin.
Si l’appartenance est un droit, n’est-elle pas aussi porteuse d’une responsabilité ?
Non pas parce qu’il faudrait mériter sa place.
Non pas parce qu’un devoir moral viendrait conditionner mon droit d’exister.
Mais parce que, dès lors que j’appartiens à un ensemble, ma présence et mes actes ont nécessairement un effet sur cet ensemble.
J’appartiens.
Donc ce que je fais n’est pas neutre.
Mes choix ne sont pas neutres.
Mes absences de choix non plus.
Je crois que cette phrase contient aujourd’hui beaucoup de choses pour moi.
L’engagement n’est pas seulement une promesse spectaculaire ou une grande cause à défendre.
Il peut être très discret.
S’engager, c’est prendre part.
C’est reconnaître que je suis là, dans cet ensemble, et que ma manière d’y être compte.
Et j’ai de plus en plus le sentiment que, dans le monde tel que je le perçois aujourd’hui, l’engagement n’est plus seulement une option.
C’est probablement là que se situe, à mes yeux, le changement de paradigme le plus profond dont nous avons besoin.
Je vois combien nos sociétés se sont construites autour d’une représentation de l’être humain comme individu séparé.
Séparé des autres.
Séparé du vivant.
Séparé des conséquences de ses choix.
Je peux changer de voiture, de source d’énergie, d’alimentation, de manière de consommer.
Tout cela compte.
Mais si je conserve intacte cette représentation fondamentale de moi-même comme individu séparé, prélevant dans un environnement extérieur à moi afin de satisfaire mes besoins et mes désirs, je ne suis pas certain d’avoir réellement changé de modèle.
Neale Donald Walsch pose souvent, sous différentes formes, une question qui m’accompagne depuis longtemps :
Est-ce que ce que nous faisons fonctionne réellement ?
Est-ce que cela fonctionne pour moi ?
Et est-ce que cela fonctionne également pour l’ensemble auquel j’appartiens ?
Je trouve cette question d’une grande simplicité et d’une profonde pertinence.
Elle peut s’appliquer à presque tout.
Un achat.
Un déplacement.
Une alimentation.
Une façon de produire.
Une technologie.
Une manière de vivre ensemble.
Ce qui fonctionne pour moi à très court terme peut-il continuer à être considéré comme une réussite s’il produit, à une autre échelle, des conséquences destructrices pour l’ensemble auquel j’appartiens ?
J’ai le sentiment que nous sommes arrivés à ce moment où le réel commence à nous contraindre à regarder ce que nous pouvions encore tenir à distance.
Il ne s’agit plus uniquement de prévisions, de rapports ou d’avertissements.
Je le vois désormais dans ma vie ordinaire.
Dans les paysages qui m’entourent.
Dans ma manière de me déplacer.
Dans mon rapport à l’alimentation.
Dans mon rapport à l’eau.
Dans ma capacité à supporter certains étés.
Peut-être que l’humanité ne changera pas uniquement parce qu’elle aura compris.
Peut-être changera-t-elle parce que les conséquences de son ancien fonctionnement deviendront progressivement trop visibles, trop coûteuses ou trop douloureuses pour pouvoir continuer exactement comme avant.
Je ne sais pas ce que cela produira.
Et étrangement, cette ignorance ne provoque pas seulement de la peur en moi.
Il y a aussi une forme de calme.
Non pas parce que ce qui arrive me serait indifférent.
Mais parce que je mesure combien de paramètres m’échappent.
La Terre poursuivra son histoire avec ou sans nous.
Et si notre manière collective de l’habiter nous conduit aujourd’hui à rencontrer certaines limites, je peux aussi regarder cela comme le résultat de ce que nous avons construit.
Accepter ce réel ne signifie pas pour moi renoncer à agir.
Peut-être même est-ce le contraire.
Certaines transformations de ma vie ont été des décisions conscientes.
D’autres me sont presque venues du corps.
J’ai cessé de manger de la viande parce que je la digérais de plus en plus mal.
Ce n’était pas au départ une décision environnementale.
Elle l’est devenue.
Il en va de même pour certains aliments très transformés.
Je peux encore parfois en avoir envie.
Je peux connaître le plaisir immédiat qu’ils promettent.
Et puis mon corps répond très rapidement.
Cela ne passe plus.
Je ne veux évidemment pas donner à ces réactions corporelles une signification qu’elles n’ont peut-être pas.
Mais j’y vois malgré tout une image qui me parle.
Un organisme possède des limites.
Un écosystème aussi.
Et peut-être ai-je moi-même passé beaucoup de temps à considérer les limites comme des obstacles à ma liberté alors qu’elles sont aussi une condition de la vie.
Aujourd’hui, je ne fais certainement pas toujours les bons choix.
Mais je les fais avec davantage de conscience.
Ils ne sont plus tout à fait neutres.
Il y a une image qui me fait sourire lorsque je repense à cet été.
J’ai beaucoup joué sur ma guitare Gibson Hummingbird.
Hummingbird signifie colibri en anglais.
Et j’aime assez l’idée que cet instrument ait accompagné précisément cet été-là.
Le colibri est devenu le symbole de celui qui fait sa part.
Je ne sais pas exactement ce que vaut ma part à l’échelle de ce qui se joue aujourd’hui.
Je sais en revanche ce que je peux essayer de faire.
Des gestes discrets dans l’intimité de mon quotidien.
Modifier certains choix quand cela m’est possible.
Prendre soin d’un lien.
Accompagner quelqu’un.
Jouer une chanson.
Essayer de ne pas ajouter davantage de violence ou de séparation autour de moi. Et avant tout en moi.
Je crois d’ailleurs de moins en moins que les différentes casquettes que je porte soient vraiment séparées.
Musicien.
Accompagnant.
Homme.
Époux.
Père.
Grand-père.
Peut-être que la question reste finalement souvent la même :
Qu’est-ce que je contribue à remettre en lien ?
Il y a aussi une pratique intérieure qui s’est installée progressivement dans ma vie.
Lorsque le comportement de quelqu’un m’agace, sur la route ou ailleurs, j’essaie de plus en plus souvent de remplacer le jugement immédiat par quelques mots intérieurs :
« Je te bénis. »
Je ne donne pas à cette phrase un sens religieux particulier.
Et elle ne signifie surtout pas que j’approuve tout comportement.
Elle m’aide à me souvenir que je ne connais pas toute l’histoire de la personne que j’ai devant moi.
Je ne connais ni ses blessures, ni ses peurs, ni sa vision du monde, ni ce qui l’amène à agir ainsi.
Tout comportement vient de quelque part.
Le comprendre ne signifie pas tout excuser.
Mais je doute de plus en plus que le jugement à l’emporte-pièce produise beaucoup de transformation.
Alors j’essaie parfois de mettre un peu de lumière là où ma première réaction aurait plutôt envie de produire davantage de séparation.
Cette pratique m’aide à me sentir relié à celui ou celle que je ne comprends pas plutôt que de le ou la condamner. Parce que je sais aussi que j’ai eu et continue d’avoir des comportements qui peuvent questionner ou heurter les autres.
C’est peut-être là que se trouve aujourd’hui une partie de mon espérance.
Pas dans la certitude que tout ira bien.
Pas dans l’idée que l’humanité prendra nécessairement les bonnes décisions.
Mais dans la possibilité de choisir, à mon échelle, ce que j’ajoute au monde.
Je ne sais pas ce que deviendra notre espèce.
Je ne sais pas ce que mes enfants et mes petits-enfants auront à traverser.
Je ne sais pas davantage quel sens plus vaste pourrait avoir ce moment de notre histoire.
Ma spiritualité me conduit à croire qu’il existe probablement beaucoup plus de choses que je ne comprends pas que de choses que je comprends.
Cela m’invite à essayer d’honorer les destins plutôt qu’à les juger.
Et cela ne m’empêche pas d’agir.
Bien au contraire.
Peut-être ma part est-elle minuscule.
Ramasser un déchet.
Choisir autrement quand je le peux.
Consommer avec davantage de conscience.
Prendre soin de la manière dont je parle à quelqu’un.
Bénir intérieurement celui que j’aurais volontiers condamné quelques secondes auparavant.
Faire ce que je peux sans me raconter que cela suffira.
Et peut-être que ce que je vis aujourd’hui me rappelle, avec une force nouvelle, quelque chose que j’avais fini par oublier :
je ne suis pas séparé de ce que je contribue à transformer.
J’appartiens.
Et si je prenais un moment pour regarder autrement cette notion d’appartenance ?
J’appartiens de droit à une famille, à l’humanité, au vivant.
Mais qu’est-ce que cette appartenance me demande en retour ?
Non pas pour mériter ma place.
Non pas comme une dette à rembourser.
Mais parce que mes choix, mes comportements et même mes absences de choix participent nécessairement à l’ensemble auquel j’appartiens.
Peut-être puis-je garder quelque temps cette question avec moi :
Si j’agissais aujourd’hui avec la pleine conscience que j’appartiens à quelque chose de plus vaste que moi, qu’est-ce que cela changerait concrètement ?
Et vous ?
Que signifie pour vous appartenir ?
Et à quoi cette appartenance vous engage-t-elle aujourd’hui ?
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Artiste et thérapeute