Il y a quelques jours, j'ai reçu la newsletter de Jonathan Lehmann.
Je connais son travail depuis plusieurs années et j'ai notamment beaucoup apprécié son livre Les antisèches du bonheur. Mais cette fois, ce n'est pas tellement une réflexion sur le bonheur ou la méditation qui m'a arrêté.
Ce sont deux mots.
Jonathan racontait combien il lui était devenu difficile, dans le contexte actuel, d'assumer publiquement son identité juive. Il racontait la gêne, la culpabilité, la peur des amalgames. Et puis la manière dont une chanson en hébreu, entendue presque par hasard au Portugal, était venue faire éclater quelque chose en lui : une émotion longtemps tenue à distance.
Son texte m'a profondément touché, alors je lui ai écrit.
Je lui ai raconté Salomon et Sarah, mes arrière-grands-parents.
Ils ont été raflés lors de la rafle du Vel' d'Hiv, puis déportés à Auschwitz d’où ils ne sont pas revenus.
Leurs trois enfants ont survécu en se cachant en Normandie. Parmi eux se trouvait Clara, ma grand-mère paternelle.
Cette histoire appartient à mon arbre.
Et pourtant, je ne suis pas juif au sens du judaïsme rabbinique traditionnel, puisque cette filiation me vient de mon père.
Je ne cherche pas à revendiquer une identité qui ne serait pas la mienne, encore moins à m'approprier une histoire ou une souffrance.
Et je ne peux pas davantage prétendre que cette histoire ne m'appartient pas.
Entre ces deux endroits existe peut-être quelque chose que nous avons parfois du mal à nommer : l'héritage.
Ce qui nous précède.
Ce dont nous sommes faits sans l'avoir choisi.
Les histoires racontées et celles qui se sont tues.
Les absents.
Les peurs.
Les loyautés.
Mais aussi les gestes, les chants, les cultures et les façons de regarder le monde qui traversent parfois plusieurs générations.
Salomon et Sarah sont morts longtemps avant ma naissance.
Pourtant, quelque chose de leur histoire continue de vivre en moi.
Ne serait-ce que parce que Clara a survécu.
Et que sans elle, je ne serais pas là pour écrire ces lignes.
Ces dernières années, un autre chemin s'est ouvert pour moi d'une manière assez inattendue.
En regardant la série The Chosen.
J'y ai redécouvert quelque chose que je savais intellectuellement mais que je n'avais sans doute jamais véritablement ressenti : Jésus était juif.
Ses disciples étaient juifs.
Leur langue, leurs fêtes, leurs prières, leurs références, leur rapport à Dieu, au repas, au sabbat, à la communauté s'inscrivaient profondément dans cette culture.
Le christianisme dans lequel j'ai grandi m'avait paradoxalement assez peu donné accès à cela.
Voir Jésus replacé dans ce monde a changé quelque chose dans ma manière de le regarder.
Cela m'a reconnecté au Christ, mais aussi, étrangement, à cette branche juive de mon propre arbre.
Comme si deux chemins que j'avais longtemps considérés séparément se rejoignaient.
Et cela ne m'a pas rendu plus religieux. Ma spiritualité reste profondément non religieuse.
Je peux être touché par Jésus et par le Tao Te King, par le bouddhisme et par le soufisme, par Rûmi autant que par certaines paroles des Évangiles.
Je ne ressens pas le besoin de décider laquelle de ces traditions aurait raison contre toutes les autres : je préfère écouter ce qu'elles ouvrent en moi.
COEXIST — variation d’un symbole devenu emblématique de la coexistence entre les traditions et les croyances. Source de l’image : Vox, 2016.
En répondant à Jonathan, une phrase m'est venue :
Il m'a répondu que cette phrase disait précisément quelque chose de ce qu'il aimerait parvenir à vivre.
Depuis, elle continue de travailler en moi.
Car je mesure combien nos racines peuvent compter.
Un arbre sans racines ne tient pas debout. Nos appartenances, nos familles, nos cultures, nos langues, nos histoires nous donnent une profondeur.
Le problème commence possiblement lorsque les racines deviennent des murs, lorsque « voilà d'où je viens » se transforme en « voilà de quel côté je suis », lorsque l'identité cesse de raconter une histoire pour devenir une frontière entre nous et les autres.
Alors quelque chose de notre humanité se rétrécit.
Je me reconnais dans cette phrase : je n'ai pas de camp.
Mais elle mérite d'être précisée.
Ne pas avoir de camp ne signifie pas que tout se vaut. Cela ne signifie pas renoncer à discerner les responsabilités, à regarder les faits, à dénoncer une injustice ou à condamner une violence. Cela ne signifie surtout pas mettre artificiellement toutes les souffrances sur le même plan pour éviter d'avoir à regarder ce qui se passe.
Je ne veux pas avoir besoin de demander la religion, la nationalité ou l'histoire de quelqu'un avant de savoir si sa souffrance mérite ma compassion.
Je peux être profondément relié à l'histoire de Salomon, de Sarah et de Clara et être bouleversé par la souffrance d'un enfant palestinien.
Je peux ressentir une proximité particulière avec le peuple juif sans considérer qu'un peuple puisse être réduit aux décisions de son gouvernement.
Je peux condamner l'antisémitisme sans devenir aveugle à l'islamophobie.
Je peux entendre la souffrance israélienne sans devenir sourd à la souffrance palestinienne.
Peut-être est-ce même cela que devraient nous apprendre nos propres blessures : non pas que notre souffrance serait plus importante que celle des autres, mais que nous savons quelque chose de ce que signifie souffrir.
Dans les constellations familiales, je regarde souvent comment les histoires traversent les générations : les appartenances, les exclusions, les morts dont on ne parle plus, les destins que l'on porte parfois sans savoir pourquoi.
Mais il y a une autre question qui m'intéresse de plus en plus :
Car un héritage n'est pas une condamnation.
Nous pouvons recevoir des racines sans reproduire toutes les frontières de ceux qui nous ont précédés.
Nous pouvons honorer nos morts sans perpétuer les haines qui ont traversé leur histoire.
Nous pouvons aimer une culture sans avoir besoin qu'elle soit supérieure aux autres.
Nous pouvons dire : voilà d'où je viens, voilà ceux qui m'ont précédé, voilà les chants qui me touchent, voilà la cuisine que j’aime, voilà les histoires qui me constituent.
Et continuer ensuite notre chemin suffisamment libres pour rencontrer quelqu'un dont l'histoire est totalement différente.
Je crois que le message de Jonathan m'a rappelé quelque chose de simple : nous ne sommes pas obligés de choisir entre appartenir et nous ouvrir.
Je peux regarder mon arbre et reconnaître Salomon, Sarah et Clara.
Je peux ressentir une émotion en entendant « Shabbat shalom ».
Je peux être touché par le Christ.
Je peux lire Rûmi.
Je peux écouter le Tao.
Je peux ne me reconnaître complètement dans aucune religion et recevoir pourtant quelque chose de chacune de ces traditions.
Mes racines n'ont pas besoin d'être des frontières.
Elles peuvent être cet endroit depuis lequel je rencontre le monde.
Et peut-être même que plus je sais d'où je viens, moins j'ai besoin d'avoir peur de l'endroit d'où vient l'autre.
Quelles sont les racines que vous aimeriez pouvoir honorer pleinement, sans qu'elles vous séparent de ceux dont l'histoire est différente de la vôtre ?
Jonathan Lehmann — Les antisèches du bonheur
Un livre accessible et très concret autour de la méditation, de nos mécanismes mentaux et de ce qui peut nous aider à vivre avec davantage de conscience.
La newsletter de Jonathan Lehmann
C'est son texte autour de son identité juive et de ce « Shabbat shalom » qui a été le point de départ de cet article.
The Chosen
Au-delà de la question de la foi, la série m'a notamment touché par la manière dont elle replace Jésus et ses disciples dans leur culture et leur quotidien juifs.
Si vous souhaitez prolonger cet échange, je serai heureux de découvrir vos réponses.
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Artiste et thérapeute