Cette expression, je l’utilise régulièrement lorsque l’on m’invite à parler de mon parcours de ces huit dernières années.
Un parcours que je pourrais qualifier de réparation, de guérison, de résilience et surtout de prise de conscience. Même si le chemin continue…
Lorsque je dis que j’ai « tout cassé dans la baraque », je ne parle évidemment pas de tout détruire. Je parle plutôt de regarder ce qui avait été construit en moi, parfois depuis très longtemps, et de me demander : est-ce que cela m’appartient vraiment ? Est-ce que j’ai encore envie de vivre ainsi ?
Imaginons que notre être — notre corps, notre psychisme, notre histoire — soit une maison.
Lorsque nous arrivons au monde, les fondations sont déjà là. Elles sont constituées notamment de notre famille, de notre histoire, de celles et ceux par qui la vie nous a été transmise. Puis, au fil des années, les murs s’élèvent.
Et, bien souvent, notre maison ressemble beaucoup à celle dans laquelle nous avons grandi.
Parce que nos parents nous transmettent des valeurs, des habitudes, des façons de penser, des croyances, des peurs aussi parfois. À cela viennent ensuite s’ajouter l’école, notre environnement, notre culture et les nombreux conditionnements de la société dans laquelle nous vivons.
Enfant, nous n’avons évidemment pas le recul nécessaire pour nous demander si tout cela nous convient.
Les travaux de John Bowlby sur l’attachement ont notamment montré l’importance fondamentale du lien entre le jeune enfant et les personnes qui prennent soin de lui. Le bébé humain est profondément dépendant : il recherche auprès de ses figures d’attachement proximité, protection et sécurité. Ce système d’attachement participe directement à sa survie.
Cela aide aussi à comprendre quelque chose qui peut sembler paradoxal : un enfant ne cesse pas simplement d’être attaché à un parent parce que la relation avec celui-ci est difficile ou douloureuse.
Le thérapeute familial danois Jesper Juul l’exprime d’une manière particulièrement forte :
«Un enfant blessé dans son intégrité ne cesse pas d’aimer ses parents. Il cesse de s’aimer lui-même.»
Alors nous grandissons avec tout cela.
Nous empruntons des matériaux autour de nous pour construire les murs de notre maison : les croyances de nos parents, leurs habitudes, leurs façons d’aimer, de travailler, de manger, de vivre, de considérer le corps, l’argent, la réussite, les autres… auxquelles viennent s’ajouter les normes et les injonctions de notre société.
À l’adolescence, nous commençons parfois à pousser quelques murs. Nous contestons, nous nous opposons, nous essayons de trouver notre propre place.
Mais beaucoup de choses restent là.
Et longtemps après avoir quitté la maison de nos parents, nous pouvons continuer à vivre dans une maison intérieure que nous n’avons jamais réellement choisie.
C’est de cela que j’aimerais parler ici.
De ces moments où l’on commence à regarder autour de soi et à se demander :
Pourquoi est-ce que je fais cela ?
Est-ce vraiment mon choix ?
Est-ce encore juste pour moi aujourd’hui ?
Je vais commencer par des conditionnements assez faciles à observer, avant d’aller progressivement vers des choses beaucoup plus subtiles.
Et, pour moi, l’un des premiers grands chantiers a été…
Lorsque je me suis retrouvée à vivre seule après une séparation, autour de mes trente ans, je me souviens très précisément d’un soir où une question m’est venue :
« Mais pourquoi est-ce qu’il y a de la viande à chacun de mes repas ? »
Je me suis arrêtée un instant.
Pourquoi est-ce que je faisais cela ?
Et les images des repas de mon enfance me sont revenues.
Même si nous n’avions pas de gros moyens financiers, la viande était très présente à la maison, sous toutes ses formes, le midi comme le soir. Il y avait notamment le fameux poulet-frites du dimanche midi.
Et je tiens à le dire : tous ces repas étaient délicieux. Ma mère cuisinait très bien et mon père, lui, nous préparait notamment le poisson.
Il n’est donc absolument pas question pour moi de renier ces souvenirs ou de considérer aujourd’hui que mes parents faisaient « mal ».
C’est autre chose qui m’intéresse.
Je réalisais simplement que, devenue adulte, je reproduisais presque automatiquement ce que j’avais vu faire pendant toute mon enfance.
Je mangeais ainsi parce que, quelque part, c’est ainsi que l’on mangeait.
Et cette petite question, apparemment anodine, allait ouvrir une première brèche dans un mur.
Est-ce que j’avais réellement besoin de manger de la viande à chaque repas ?
Est-ce que j’en avais réellement envie ?
Dans un premier temps, en toute honnêteté, j’ai mangé moins de viande pour une raison très pragmatique: mes moyens financiers étaient plus modestes, puisque je vivais seule et travaillais à mi-temps.
Puis j’ai rencontré Nicolas en 2018.
Et je dois reconnaître qu’en matière de prise de conscience, cette rencontre m’a beaucoup aidée et soutenue dans cette envie de « tout casser dans la baraque ».
Nicolas digérait difficilement la viande. Cela a constitué pour moi un nouvel appel à interroger notre manière de nous alimenter.
Peu à peu, je suis entrée dans quelque chose que je nommerais aujourd’hui une réappropriation de mon alimentation.
J’ai commencé à retirer certains aliments que mon corps semblait moins apprécier. J’ai également diminué ma consommation de viande pour des raisons écologiques, jusqu’à finalement ne plus en manger.
Tout cela ne s’est évidemment pas fait en une journée.
Je me suis intéressée à la cuisine végétarienne. J’ai découvert d’autres aliments, d’autres associations, d’autres façons de cuisiner. J’ai expérimenté la cuisine sans lactose ou sans gluten, observé mes réactions, essayé, changé, recommencé.
Je ne raconte pas cela pour dire que cette alimentation serait celle qui conviendrait à tout le monde.
Au contraire.
Ce que je découvrais justement, c’était la possibilité de sortir du « voilà comment il faut manger » pour aller vers une question beaucoup plus personnelle :
Et derrière l’alimentation, un sujet beaucoup plus vaste commençait à apparaître : mon rapport à mon propre corps.
Il y a quelque chose qui m’interroge beaucoup dans notre rapport collectif au corps : nous nous autorisons facilement à commenter celui des autres.
Lorsque quelqu’un grossit, il peut entendre :
« Tu as pris un peu, non ? »
Et lorsqu’il maigrit :
« Mais tu as trop maigri ! »
Je l’ai moi-même vécu dans les deux sens.
À une période où j’avais pris du poids, on me l’a fait remarquer. Et lorsque, bien plus tard, j’ai perdu onze kilos, j’ai entendu au contraire que j’avais « trop maigri ».
Je ne raconte pas cela pour accuser celles et ceux qui me l’ont dit. La plupart du temps, ces remarques sont probablement formulées sans intention de blesser et peuvent même venir d’une inquiétude sincère.
Mais elles révèlent quelque chose qui mérite, je crois, d’être questionné.
Trop gros.
Trop maigre.
Tu devrais manger davantage.
Tu devrais faire attention.
Ton visage a changé.
Tu étais mieux avant.
Derrière ces phrases, il existe souvent une norme invisible de ce que devrait être un corps acceptable.
Et finalement, lorsque j’ai commencé à reprendre la main sur mon alimentation, j’ai aussi commencé à comprendre que mon corps n’avait pas à correspondre aux attentes des autres.
Il ne s’agissait pas de rechercher une nouvelle norme.
Il s’agissait d’apprendre à l’écouter.
De ressentir ce qui lui faisait du bien.
De différencier ce dont il avait besoin de ce que j’avais simplement appris à lui donner.
Une formule célèbre résume assez bien cette idée : « Que ton alimentation soit ta médecine. » Elle est très souvent attribuée à Hippocrate, même si, contrairement à ce que l’on peut lire un peu partout, aucune source historique solide ne permet d’affirmer qu’il ait réellement prononcé ou écrit cette phrase.
Je préfère donc en retenir l’esprit plutôt que l’attribution : ce que nous mangeons entretient une relation intime avec notre corps et mérite peut-être que nous apprenions à l’écouter davantage.
Car finalement, ce premier chantier autour de l’alimentation ne concernait déjà plus seulement ce que je mettais dans mon assiette.
Il s’agissait de quelque chose de beaucoup plus profond :
Décider quels murs je voulais conserver.
Lesquels j’avais envie de déplacer.
Et lesquels, décidément, il était temps de casser.
Si je raconte aujourd’hui cette histoire autour de l’alimentation, ce n’est certainement pas pour proposer une nouvelle manière de « bien manger », ni pour dire qu’il faudrait devenir végétarien, supprimer certains aliments ou suivre le même chemin que moi.
Ce que je voulais partager est ailleurs.
Il tient peut-être dans cette question toute simple que je me suis posée un soir devant mon assiette :
Cette question a été pour moi le début de quelque chose de beaucoup plus vaste.
Elle m’a amenée à regarder certaines habitudes que je pensais avoir choisies, alors que je les avais simplement apprises. À distinguer ce qui m’avait été transmis de ce qui me correspondait réellement. Et, peu à peu, à écouter davantage mon corps, mes besoins, mes valeurs et mes propres limites.
« Tout casser dans la baraque » n’a donc pas signifié rejeter ce que j’avais reçu.
Cela a signifié oser le regarder, le questionner, conserver ce qui avait encore du sens pour moi et me donner la permission de transformer le reste.
Et peut-être que reprendre la souveraineté de sa maison commence simplement ainsi : en découvrant que certains murs peuvent bouger.
Il ne s’agit évidemment pas seulement d’alimentation.
Nous sommes traversés par une multitude d’habitudes et de croyances tellement anciennes qu’elles peuvent nous sembler naturelles ou évidentes.
Alors peut-être pouvons-nous parfois nous demander :
Qu’est-ce que je fais aujourd’hui simplement parce que « cela s’est toujours fait comme ça » ?
Qu’est-ce qui, dans ma manière de vivre, m’appartient vraiment ?
Qu’est-ce que j’ai envie de conserver de ce qui m’a été transmis ?
Et qu’est-ce que je pourrais enfin m’autoriser à faire autrement ?
Il n’est pas nécessaire de casser toute la maison d’un seul coup.
Parfois, déplacer une seule pierre suffit à laisser entrer un peu plus de lumière.
John Bowlby — psychiatre et psychanalyste britannique, à l’origine de la théorie de l’attachement, qui a mis en évidence l’importance fondamentale des premiers liens d’attachement dans le développement de l’enfant.
Mary Ainsworth — psychologue du développement dont les recherches ont prolongé celles de Bowlby et permis notamment de mieux décrire les différentes formes d’attachement.
Jesper Juul — thérapeute familial danois, auteur notamment de Me voilà ! Qui es-tu ?, dont les travaux interrogent les relations entre adultes et enfants à partir des notions de respect, d’intégrité et de responsabilité.
L’alimentation n’a été que l’un des premiers murs que j’ai commencé à regarder autrement.
D’autres étaient beaucoup moins visibles.
Des croyances sur le corps, le couple, la famille, la place que l’on doit occuper, ce que l’on peut ou ne peut pas faire, ce que l’on croit devoir être pour être aimé…
Dans la suite de « J’ai tout cassé dans la baraque », j’irai explorer quelques-uns de ces conditionnements plus profondément enfouis.
Parce qu’après avoir commencé à regarder ce qu’il y avait dans mon assiette, j’ai peu à peu commencé à regarder… tout le reste de la maison.
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Artiste et thérapeute