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Je prends tout ! Ah bon ? Danse…

Nicolas Bravin | 30 septembre 2026
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Je suis assis, seul, sur la terrasse d’une très belle maison.


Autour de moi, tout me plaît. Le calme, l’espace, la beauté du lieu, le soin apporté aux choses. C’est presque l’une de ces maisons que Virginie et moi regardons parfois dans les annonces, juste pour rêver, nous projeter, imaginer ce que ce serait de vivre dans un endroit pareil.


Et une pensée me traverse.


Est-ce que je suis en train de diminuer mon plaisir d’être ici sous prétexte que cette maison n’est pas la mienne ?


Parce qu’elle ne m’appartient pas, faudrait-il que j’en profite un peu moins ? Que je mette une distance entre ce que je ressens et moi ? Que je me dise : oui, c’est magnifique, mais ce n’est pas chez moi ?


Pourtant, à cet instant précis, la vie m’offre ce lieu.


J’y suis.


Je profite de son calme, de sa beauté, de son espace. Rien ne m’empêche de laisser ce plaisir entrer totalement en moi.


Alors une autre phrase arrive :


Je prends tout.

Pas la maison, évidemment.


Mais ce qui m’est donné maintenant.


Le calme. La beauté. La sensation d’espace. Le plaisir d’être là.


Et cette petite réflexion m’amène à une question qui m’accompagne depuis longtemps : qu’est-ce que l’abondance, au fond ?


L’argent comme liberté


Je ne crois pas avoir vécu principalement dans la peur de manquer.


Bien sûr, il y a eu des périodes où les comptes étaient très serrés. Des fins de mois avec quelques euros disponibles et aucune certitude concernant ce qui allait arriver ensuite. Et cela arrive parfois encore.


Mais quelque chose d’autre me pèse probablement davantage que le manque lui-même : ne pas me sentir libre.


Je déteste être bloqué dans un élan pour une raison financière.


Je ne crois pas être quelqu’un de particulièrement dépensier. Je ne rêve pas d’accumuler des objets ou de multiplier les signes extérieurs de richesse.


Ce que j’aime dans l’argent, c’est ce qu’il rend possible.


Pouvoir dire : j’en ai besoin, j’en ai envie, cela me paraît juste, je peux le faire.


Ne pas devoir interrompre un projet parce que le compte bancaire dit non.


Ne pas devoir demander.


Ne pas devoir attendre une autorisation.


Lorsque je pense à l’abondance financière, je pense donc d’abord à une chose très simple : la liberté.


Demander

Mais cette question de la liberté ne s’est pas construite dans le vide.


À différentes périodes de ma vie, j’ai eu besoin d’aide financière. J’ai notamment dû demander à mes parents.


Et certaines de ces situations ont été très douloureuses pour moi.


Dans ma relation avec mon père en particulier, j’ai parfois vécu l’aide reçue avec un sentiment d’humiliation, de dépendance ou de pouvoir exercé sur moi. Je ne sais pas aujourd’hui exactement ce qu’il mettait lui-même dans ces situations. Je sais en revanche ce qu’elles ont inscrit en moi.


Recevoir de l’argent n’était pas toujours une opération neutre.


Il pouvait y avoir derrière ce qui m’était donné une inquiétude : qu’est-ce que cela va me coûter ensuite ?


Une dette ?


Une obligation ?


Un droit donné à l’autre sur mes choix ?


Avec le recul, je comprends mieux pourquoi l’indépendance financière peut représenter pour moi bien davantage qu’un confort.


Elle signifie aussi :


personne ne peut décider de ma place parce qu’il détient ce dont j’ai besoin.


Une histoire qui se rejoue

Cette question est réapparue plus tard dans ma vie professionnelle.


Adolescent, j’avais profondément admiré un artiste dont la musique représentait pour moi bien davantage que des chansons.


Elle avait été un refuge, mais également une forme de rébellion. Quelque chose qui venait mettre des mots, de la musique et de l’énergie sur ce que je ressentais déjà comme oppressant dans mon environnement familial.


Des années plus tard, j’ai eu l’opportunité de rencontrer cet artiste et de travailler avec lui.


Je comprends aujourd’hui que cette relation avait probablement pris pour moi une dimension bien plus importante que la seule relation professionnelle.


Symboliquement, il avait quelque chose d’un grand frère.


Quelqu’un dont j’espérais peut-être une transmission, une reconnaissance, un soutien, une forme d’éclosion.


Et lorsque des tensions sont apparues autour de l’argent et de la rémunération que je considérais juste pour ce que j’apportais, cela m’a profondément atteint.


Je peux aujourd’hui distinguer deux questions.


La première reste concrète : étais-je rémunéré d’une manière que je considérais équitable au regard de ce que j’apportais ?


La seconde était probablement beaucoup plus ancienne :


qu’est-ce qu’il faut encore que je fasse pour que ma valeur soit reconnue ?


L’écart entre les ressources dont cet artiste disposait et ce que je recevais pouvait réveiller en moi une colère immense.


Pourquoi lui et pas moi ?


Pourquoi une telle différence ?


Qu’est-ce qui justifie cette place-là et pas la mienne ?


Je continue à considérer certaines choses comme injustes dans cette histoire.


Mais je vois aussi aujourd’hui que cette colère dépassait largement les chiffres.


Elle venait toucher la reconnaissance.


La place.


Et probablement le mérite.


Ce que je crois mériter


Le mot me dérange presque au moment où je l’écris.


Mériter.


Et pourtant il existe dans mon rapport à l’argent.


J’ai bientôt 58 ans. J’ai joué, composé, écrit, créé, accompagné, entrepris, traversé beaucoup de choses.


Et je n’ai jamais pu acheter ma maison.


Il m’arrive de penser : quelle injustice… après tout cela !


Oui, il y a quelque chose en moi qui considère que je mérite aussi une forme d’aisance.


C’est même l’une des dimensions symboliques que je peux mettre derrière le fait de jouer au Loto.

Je sais évidemment qu’un tirage ne distribue pas les gains selon une quelconque justice cosmique. Mais je reconnais malgré tout en moi une pensée qui ressemble à :


La vie pourrait aussi me répondre par là.


Comme si quelque chose pouvait un jour dire :


Voilà. Maintenant, tu peux.

Mais ce mot, mérite, résiste mal à l’examen.


Si l’abondance financière était véritablement la récompense du mérite, faudrait-il considérer que les plus riches ont davantage de valeur que les plus pauvres ?


Je ne le crois pas une seconde.


Alors pourquoi cette logique devient-elle si séduisante lorsqu’elle s’applique à moi ?


Peut-être parce que je n’attends pas seulement de l’argent.


Peut-être que j’attends aussi qu’il vienne confirmer quelque chose.


Une valeur.


Une place.


Une reconnaissance.


Ma maison

La maison occupe depuis longtemps une place particulière dans mon imaginaire.


J’ai d’ailleurs écrit il y a des années une chanson qui s’appelle Ma Maison.


Cette maison-là n’était déjà pas seulement un bâtiment. Il y était question de pièces intérieures, de froid, de feu, de lumière, d’un lieu qui peut être vaste et pourtant rester inhabité. 


Aujourd’hui, la maison dont Virginie et moi rêvons est beaucoup plus concrète.


Nous regardons parfois des annonces pour le plaisir de nous projeter.


Ce que nous cherchons n’a pas grand-chose à voir avec le prestige.


Nous voulons surtout du calme.


Un lieu où nous ne serions pas à la merci des aboiements du chien voisin, d’une route, d’une fête improvisée ou de travaux derrière une clôture.


Un lieu où nous pourrions être dehors à n’importe quelle heure.


Faire de la musique.


Rire.


Parler fort.


Pourquoi pas crier dans le jardin si l’envie nous en prenait.


Sans déranger personne et sans être dérangés.


Je comprends alors que cette maison représenterait pour moi bien davantage qu’une réussite immobilière.


Elle serait presque le territoire matériel de notre liberté.


Un endroit où il serait possible de vivre sans avoir en permanence à se demander si la paix est garantie.


Un endroit où l’on pourrait davantage se laisser être.


Transmettre

Mais si j’imagine soudain disposer de beaucoup d’argent, quelque chose d’autre apparaît très vite.


Le legs.


Pouvoir me dire qu’après mon départ, si les choses se déroulent dans cet ordre, Virginie disposerait d’une sécurité matérielle.


Que mes enfants pourraient recevoir quelque chose.


Laisser autre chose derrière moi que des chansons, des souvenirs, des paroles, des expériences partagées.


Laisser aussi une sécurité matérielle et financière.


Cela compte beaucoup pour moi.


Et l’argent pourrait également devenir un facilitateur pour d’autres.


J’ai moi-même souffert de ne pas pouvoir accéder à certaines formations ou à certains stages parce que je n’en avais pas les moyens.


Cela influence encore aujourd’hui la manière dont je réfléchis aux tarifs de certains accompagnements que nous proposons.


Je tiens à ce qu’une personne ayant peu de ressources puisse malgré tout accéder à certaines expériences.


Mais cette générosité m’oblige maintenant à regarder une autre question, moins confortable.


Est-ce toujours seulement une question d’accessibilité ?


Ou existe-t-il aussi chez moi une difficulté à demander un prix réellement à la hauteur de ce que j’estime apporter ?


Je ne connais pas encore complètement la réponse.


Recevoir

C’est là que ma réflexion sur l’abondance a commencé à changer de nature.


Parce que je me rends compte que ma difficulté ne concerne pas seulement l’argent.


Elle concerne aussi le fait de recevoir lui-même.


Je l’observe notamment à la fin de certaines constellations familiales.


Une personne raconte ce qu’elle vient de vivre. Elle remercie. Elle dit ce que cet accompagnement lui a apporté.


Et je remarque parfois quelque chose d’étrange chez moi.


Mon visage se fige.


Je prends l’information d’une manière presque stoïque.


Je comprends parfaitement ce qui m’est dit, mais quelque chose semble couper l’émotion avant qu’elle puisse s’exprimer totalement.


Je pourrais être tenté d’appeler cela dissociation. Peut-être s’agit-il plutôt d’un figement, d’une inhibition ancienne, d’un réflexe de protection. Je n’en sais rien avec certitude.


Mais je reconnais une sensation.


Recevoir n’est pas totalement sûr.

Comme s’il pouvait y avoir derrière ce qui m’est donné une contrepartie.


Comme si laisser voir que quelque chose me touche me rendait vulnérable.


Le Petit Prince

Un souvenir d’enfance m’est revenu.


J’écoutais souvent le disque du Petit Prince raconté par Gérard Philipe.


À un moment de l’histoire, le Petit Prince se met à pleurer parce qu’il parle de choses qu’il estime importantes.


Et presque immanquablement, je me mettais à pleurer avec lui.


Je garde le souvenir très vivant d’une de ces fois-là.


Je suis sur le canapé.


Je pleure.


Je regarde mon père.


Et je le vois sourire.


Je ne sais pas aujourd’hui ce que signifiait réellement ce sourire.


Peut-être était-il attendri. Peut-être embarrassé. Peut-être autre chose.


Mais l’enfant que j’étais l’a vécu comme une moquerie.


Et j’ai le souvenir que quelque chose s’est refermé.


Mon émotion était visible.


Et être vu en train d’être touché n’était plus totalement sûr.


Je ne prétends pas qu’un seul souvenir explique toute une manière de fonctionner. Peut-être cette scène a-t-elle simplement cristallisé quelque chose de plus large.


Mais elle continue aujourd’hui à me parler.


La joie de l’enfant

Puis une autre chose est apparue.


La joie.


J’adore voir des gens dont le visage exprime pleinement la joie.


Thomas d’Ansembourg, par exemple, lorsqu’il sourit pendant ses conférences, avec sa bouche immense, presque en croissant de lune.


Le rire de Christian Bobin.


Ces visages qui s’ouvrent.


Ces gens qui semblent ne pas avoir besoin de retenir l’expression de ce qu’ils ressentent.


Cela me renvoie immédiatement à quelque chose de l’enfance.


Une joie à la fois profonde et spontanée.


L’enfant ne se demande pas toujours s’il est raisonnable de montrer autant son bonheur.


Quelque chose lui fait plaisir ?


Il prend.


Quelque chose le touche ?


Il le montre.


La joie arrive ?


Il célèbre.


Alors j’ai fait une petite expérience intérieure.


Je me suis imaginé à la fin d’une constellation, face à quelqu’un qui me remercie profondément.


Et cette fois, au lieu de laisser mon visage se fermer, je l’ai imaginé ouvert.


Je souris.


Je regarde la personne.


Et je dis :


Merci. Ça me touche vraiment.


Rien d’autre.


Je ne minimise pas.


Je ne renvoie pas immédiatement quelque chose.


Je laisse ce qui m’est donné rester chez moi.


Et, à ma grande surprise, je n’ai ressenti aucun danger.


Au contraire.


J’ai ressenti du soulagement.


Comme si quelque chose pouvait enfin lâcher.


Une vigilance ancienne.


Une retenue devenue inutile.


Et j’ai eu envie de vivre cela pour de vrai.


Je prends tout !

C’est là que cette phrase est revenue avec une autre profondeur.


Je prends tout.

Elle pourrait sembler parler d’avidité.


Mais ce n’est absolument pas ce qu’elle signifie pour moi.


Elle veut dire :


Quelqu’un me remercie : je prends.


Quelqu’un m’aime : je prends.


On me fait un cadeau : je prends.


Une bonne nouvelle arrive : je prends.


Je suis assis sur la terrasse d’une maison magnifique qui ne m’appartient pas : je prends le calme, la beauté, la joie d’être là.


Quelque chose me rend heureux : je le laisse réellement me rendre heureux.


Je célèbre.


L’adulte que je suis conserve bien sûr son discernement.


Tout n’est pas bon à recevoir.


Il existe des cadeaux assortis d’une dette, des aides qui emprisonnent, des transactions dont le prix réel n’est pas celui qui est annoncé.


Il ne s’agit donc pas de tout accepter.


Il s’agit peut-être d’apprendre à recevoir totalement ce que je choisis de recevoir.


Sans dette intérieure.


Sans culpabilité.


Sans avoir à rendre immédiatement.


Sans diminuer ce qui vient de m’être donné pour que cela paraisse moins dangereux.


Et cette idée fait naître un mouvement dans mon corps.


Je prends tout.


Ah bon ?


Danse…


Ce que je voulais partager avec vous

Je croyais réfléchir à l’abondance financière.


Et je me retrouve à parler de liberté, de pouvoir, de reconnaissance, de maison, de transmission, d’enfance, de vulnérabilité et de joie.


Je continue à souhaiter davantage d’aisance matérielle.


Je veux cette maison.


Je voudrais pouvoir faire certains choix sans regarder immédiatement ce qu’il reste sur le compte.


Je voudrais transmettre davantage à ceux que j’aime.


Je voudrais parfois pouvoir rendre certains accompagnements accessibles à ceux qui n’ont pas les moyens de les financer.


Je ne crois pas qu’il faille spiritualiser tout cela en prétendant que l’argent n’a aucune importance.


L’argent donne réellement des possibilités.


Il protège parfois.


Il libère parfois.


Mais je commence à voir que l’abondance ne concerne peut-être pas seulement ce qui arrive jusqu’à moi.


Elle concerne aussi jusqu’où je m’autorise à recevoir ce qui m’arrive de bon.


On peut peut-être vivre entouré de choses précieuses et n’en laisser entrer qu’une petite partie.


On peut recevoir un compliment et le réduire.


Recevoir un cadeau et chercher immédiatement comment le rendre.


Recevoir de l’amour et se demander combien de temps il va durer.


Recevoir de la joie et la contenir.


Alors peut-être que mon exploration de l’abondance commence ici.


Ouvrir le visage.


Laisser entrer.


Recevoir.


Célébrer.


Retrouver quelque chose de cet enfant qui, lorsqu’une chose merveilleuse lui arrive, ne commence pas par se demander s’il en a vraiment le droit.


Il prend tout.


Et il danse.


Pour aller plus loin

Thomas d’Ansembourg — Cessez d’être gentil, soyez vrai !
Un livre autour de la capacité à rester en lien avec l’autre sans se couper de soi-même, de ses émotions et de ses besoins. Il fait particulièrement écho ici à cette question : que se passe-t-il lorsque je m’autorise à laisser voir ce qui me touche ? 


Christian Bobin — L’Homme-joie
Des textes qui approchent la joie moins comme un état à atteindre que comme une manière de se rendre disponible à ce qui est là, parfois dans des choses minuscules. Sa présence dans cet article n’est pas fortuite : son rire, son émerveillement et son regard sur l’existence résonnent pour moi avec cette idée de recevoir et de célébrer. 


Antoine de Saint-Exupéry — Le Petit Prince
Je le cite ici évidemment à cause du souvenir raconté dans cet article, mais aussi parce que ce texte accompagne depuis l’enfance ma relation à la sensibilité, à ce qui compte vraiment et à ce que l’adulte finit parfois par ne plus savoir regarder ou ressentir.


Et vous ?

Lorsque quelque chose de bon vous est donné, jusqu’où vous autorisez-vous réellement à le recevoir ?


Retrouvez la rubrique nos accompagnements ici

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Nicolas BravinFacilitateur en constellations familiales

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