Que ce soit un musicien, un auteur, un peintre ou un comédien.
Pas par nostalgie.
Par curiosité.
Comme si, après avoir rencontré l'arbre, j'avais envie de retrouver la graine.
J’ai d’ailleurs toujours eu un faible pour « la première fois » : le premier dessin, le premier texte, la première démo musicale…
Bien que perfectibles, ces premiers jets possèdent souvent une spontanéité et une authenticité qui me touchent profondément.
Là où tout est encore fragile, parfois maladroit, mais où l'essentiel est déjà présent.
J’en prends de la graine.
À force d'écouter Spirit of Eden, j'ai eu envie de revenir à Such a Shame, It's My Life, Living in Another World…
Et une surprise m'attendait.
Je ne découvrais pas Mark Hollis.
Je le reconnaissais.
Cette voix si singulière.
Cette fragilité qui n'appartient qu'à lui.
Cette manière de chanter sans chercher à impressionner.
Cette élégance presque pudique.
Cette direction artistique qui, déjà, semblait regarder ailleurs.
Bien sûr, ces premiers albums sont plus accessibles.
Plus proches de la pop.
Mais ce qui me frappe aujourd'hui, c'est qu'ils ne trahissent jamais ce que Mark Hollis deviendra.
La graine était déjà là.
Je ne savais simplement pas encore la voir.
En y réfléchissant, je me suis aperçu que j'avais déjà vécu cette expérience avec Hubert Mounier.
Pendant longtemps, je n'avais connu de L'Affaire Louis' Trio que les chansons les plus célèbres.
J'aimais leur fantaisie.
Leur univers.
Mais je n'avais pas encore rencontré Hubert.
Puis un jour, sa carrière solo est entrée dans ma vie.
Notamment Le Grand Huit.
Les derniers albums de L'Affaire Louis' Trio aussi.
Europium.
L’homme aux mille vies.
Et soudain, tout s'est réorganisé.
Je suis revenu vers les premiers disques.
Je ne les écoutais plus avec les mêmes oreilles.
Je découvrais que cette qualité d'écriture, cette profondeur, cette délicatesse étaient déjà présentes.
Moins visibles, peut-être.
Mais la graine était déjà là.
Cette expérience continue de m'interroger.
Nous parlons souvent de l'évolution des artistes.
Comme s'ils devenaient quelqu'un d'autre.
Je crois que les artistes qui me bouleversent le plus ne changent pas vraiment.
Ils approfondissent.
Ils deviennent davantage eux-mêmes.
Et peut-être en va-t-il de même pour nous.
Une phrase de Richard Bach me revient alors :
« Apprendre, c'est découvrir ce que l'on sait déjà. »
Je me demande si rencontrer une œuvre ne relève pas du même mouvement.
Je ne crois pas que Spirit of Eden m'ait appris quelque chose.
Je crois qu'il m'a rappelé quelque chose.
Je me demande si ce n'est pas là le propre de certaines œuvres.
Elles ne viennent pas remplir un manque.
Elles viennent réveiller une présence.
Elles ne déposent pas une vérité en nous.
Elles arrosent doucement une graine qui était déjà là.
Je souris lorsque je repense à cette impression d'être « passé à côté » de Talk Talk ou d’Hubert Mounier pendant toutes ces années.
En réalité, je ne crois plus que ce soit le cas.
Je n'étais pas passé à côté.
La rencontre attendait simplement que je devienne capable de les reconnaître.
Les œuvres, elles, savent attendre.
Elles ne nous reprochent jamais d'arriver tard.
Elles continuent silencieusement leur chemin jusqu'au jour où nos propres chemins finissent par les rejoindre.
Je trouve cette idée profondément apaisante.
Elle me rappelle qu'il n'est jamais trop tard pour rencontrer un livre, un tableau, un paysage, une musique… ou une personne.
Certaines rencontres ont simplement besoin que nous devenions celui qui pourra enfin les reconnaître.
Je crois qu’il y a des œuvres qui ne cherchent pas à nous convaincre.
Elles nous attendent.
Avec une infinie patience.
Et lorsque la rencontre a enfin lieu, nous avons parfois l'impression étrange qu'elles nous connaissaient déjà.
* Revenir vers les premières œuvres d'un artiste que vous aimez aujourd'hui.
* Observer ce qui était déjà là, discrètement, avant que son univers ne s'affirme pleinement.
* Se demander si, parfois, ce ne sont pas nos oreilles et nos yeux qui ont changé davantage que les oeuvres.
Vous est-il déjà arrivé de redécouvrir une œuvre que vous pensiez connaître… et d'avoir le sentiment qu'elle n'avait pas changé, mais que c'était vous qui l’entendiez, la voyiez autrement ?
Écrivez-moi à cvnarts.asso@gmail.com
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Artiste et thérapeute