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Maladie alcoolique : ce que l’abstinence m’a appris de l’humain

Nicolas Bravin | 23 août 2026
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De la survie à la présence : un chemin d’abstinence


Le 23 août est une date particulière dans mon histoire.


Ce jour-là, en 2009, j’ai arrêté de boire. Pas parce que j’étais devenu fort. Pas parce que j’avais enfin compris quelque chose que je n’aurais pas compris avant. Pas parce qu’une volonté héroïque se serait levée en moi comme dans les films.


J’ai arrêté parce que je ne pouvais plus continuer.


Il y a des moments dans une vie où le corps, l’âme, la conscience, l’entourage, le réel — ou un assemblage de tout cela — finissent par dire ensemble : maintenant, ça suffit. Non pas dans la condamnation, mais dans une forme de vérité brutale. Une vérité sans négociation possible.


L’alcool avait cessé depuis longtemps d’être une fête. Il n’était plus un plaisir. Il était devenu une solution. Une fausse solution, bien sûr, mais une solution quand même. C’est peut-être cela que j’aimerais dire d’abord à propos de la maladie alcoolique : avant d’être un problème, l’alcool a souvent été une tentative de réponse.


Une réponse à l’angoisse.

Une réponse à un sentiment de solitude.

Une réponse au trop-plein.

Une réponse à l’insécurité intérieure.

Une réponse à la honte.

Une réponse à cette sensation de ne pas savoir comment être au monde.


Il serait réducteur d’affirmer que l’addiction est une faiblesse morale ou un manque de volonté. Elle est souvent une stratégie de survie devenue destructrice. Quelque chose en nous a trouvé un moyen de tenir, de calmer, d’anesthésier, de fuir, de respirer quelques instants. Puis ce moyen finit par prendre toute la place. Ce qui sauvait provisoirement commence à détruire durablement.


C’est là toute la tragédie de l’alcoolisme : on boit parfois pour ne pas mourir, et l’on se rapproche pourtant, verre après verre, d’une forme de disparition.


Je ne parle pas ici en spécialiste extérieur au sujet. Et il est essentiel de préciser que je ne parle ici à la place de personne d’autre. Ceux que mon alcoolisme a blessés ont leur propre récit, leur propre vérité, et je ne peux pas les résumer dans le mien.

Je parle depuis mon histoire. J’ai connu l’alcool comme refuge, comme fuite, comme poison, comme compagnon de nuit, comme ravage relationnel, comme honte du lendemain, comme promesse non tenue, comme effondrement recommencé. J’ai connu aussi le soulagement immense de poser le verre. Puis la peur de vivre sans lui.


Car arrêter de boire ne consiste pas seulement à supprimer l’alcool. Ce serait trop simple. Arrêter de boire, c’est rencontrer ce que l’alcool tenait à distance.


C’est rencontrer le vide.

La douleur.

La colère.

Le manque.

La fragilité nue.

Les blessures anciennes.

La responsabilité aussi.


Au début, l’abstinence peut ressembler à une terre étrangère. On ne sait pas encore comment habiter son propre corps. On ne sait pas comment traverser une émotion sans la noyer. On ne sait pas comment faire avec un soir trop long, une angoisse trop vive, une humiliation, une culpabilité, une tristesse, une fatigue, une joie même parfois. Tout ce qui était recouvert revient à la surface.


Puis, jour après jour, quelque chose peu à peu se reconstruit.


Je n’aime pas parler de fierté personnelle à propos de mon abstinence. Ce mot me paraît trop vertical, trop héroïque, presque trop solitaire. Je préfère parler de gratitude. Gratitude d’être encore là. Gratitude pour les mains tendues. Gratitude pour les paroles entendues au bon moment. Gratitude pour les lieux où j’ai pu déposer ma honte sans être réduit à elle.


Car personne ne se relève seul. Même lorsque la décision intime est absolument personnelle, le chemin a besoin de liens. De témoins. De cadres. De paroles vraies. De personnes qui ne sauvent pas, mais qui tiennent une lampe dans la nuit.


Aujourd’hui, le 23 août 2026, cela fait dix-sept ans que je n’ai pas bu. L’abstinence est devenue plus simple. Elle n’est plus le combat quotidien des débuts. Il y a une forme d’aisance aujourd’hui, oui. Mais cette aisance ne signifie pas que je me crois guéri. Je ne me raconte pas cette histoire. Je sais que l’alcool a occupé une place si profonde dans mon système de survie que je ne peux pas le traiter comme un simple ancien chapitre refermé.


Je ne vis pas dans la peur. Je vis dans la vigilance.


Et cette vigilance n’est pas une prison. Elle est devenue une forme d’hygiène intérieure. Une façon de rester honnête avec moi-même. De repérer les moments où je cherche encore à fuir. Car l’alcool n’est plus là, mais les mécanismes de fuite peuvent chercher d’autres chemins : la nourriture, l’excès d’activité, le mental, le besoin de reconnaissance, la colère, l’isolement, la dramatisation intérieure.


C’est peut-être cela, le vrai travail : ne pas seulement arrêter un produit, mais apprendre à reconnaître la structure intime de la fuite.


Aujourd’hui, cette traversée colore profondément ma manière d’accompagner.


Elle m’a appris à ne pas regarder un symptôme trop vite. Derrière un comportement destructeur, il y a souvent une tentative maladroite de protection. Cela ne veut pas dire qu’il faut tout excuser. Cela veut dire qu’il faut regarder plus profondément. Une personne qui boit trop, mange trop, s’effondre, se ferme, explose ou se perd dans une répétition douloureuse n’a pas besoin qu’on lui colle immédiatement une étiquette. Elle a besoin qu’on l’aide à entendre ce que son comportement tente de dire.


L’addiction m’a appris la complexité humaine.


Elle m’a appris que l’on peut aimer profondément et faire du mal.

Que l’on peut vouloir s’en sortir et recommencer.

Que l’on peut comprendre intellectuellement et rester prisonnier corporellement.

Que l’on peut être sincère dans ses promesses et incapable de les tenir tant qu’un vrai soutien, un vrai cadre, une vraie honnêteté n’ont pas été trouvés.


Elle m’a appris aussi une chose essentielle dans l’accompagnement : on ne force pas quelqu’un à se relever. On peut parfois l’inviter, l’encourager, lui dire la vérité, poser un cadre, refuser la complaisance. Mais le moment du basculement appartient à la personne. Il y a un instant intérieur où quelque chose consent. Ce consentement ne se commande pas.


C’est pour cela que je me méfie des discours trop rapides sur la volonté. Bien sûr, il faut de la volonté. Mais la volonté seule ne suffit pas toujours. La maladie alcoolique touche à des couches profondes : le corps, le système nerveux, les habitudes, la honte, l’attachement, la mémoire traumatique, le rapport à soi, le rapport aux autres, le rapport au vide.


Dire simplement à quelqu’un « arrête » peut être juste dans l’intention, mais pauvre dans la compréhension. La vraie question est souvent : qu’est-ce que l’alcool tient encore debout en toi, même en te détruisant ?


Cette question-là, je la trouve plus féconde.


Dans mon travail thérapeutique et d’accompagnement, je ne cherche pas à faire de mon histoire un diplôme. Avoir traversé l’alcoolisme ne rend pas automatiquement compétent. La souffrance seule n’enseigne pas toujours ; parfois elle enferme, elle durcit, elle répète. Ce qui enseigne, c’est le travail que l’on fait avec ce que l’on a traversé.


C’est là que je situe ma responsabilité.


Ne pas transformer mon passé en autorité.

Ne pas croire que je sais à la place de l’autre.

Ne pas projeter mon chemin sur celui de quelqu’un d’autre.

Mais laisser cette traversée me donner une qualité d’écoute particulière.


Je sais quelque chose de la honte.

Je sais quelque chose du mensonge que l’on se raconte à soi-même.

Je sais quelque chose du soulagement provisoire qui coûte ensuite très cher.

Je sais quelque chose de la peur de vivre sans béquille.

Je sais aussi quelque chose de la paix qui devient possible quand on cesse de fuir.


Cette paix n’est pas spectaculaire. Elle n’a rien d’une illumination permanente. C’est une paix plus humble. Celle de se réveiller le matin sans avoir à réparer les dégâts de la veille. Celle de pouvoir regarder les gens que l’on aime sans être englouti par la honte. Celle de retrouver peu à peu une parole fiable. Celle de sentir que le réel, même difficile, est devenu habitable.


C’est peut-être cela que je voudrais transmettre à une personne qui souffre aujourd’hui de l’alcool : il existe une vie après.


Pas une vie parfaite.

Pas une vie sans douleur.

Pas une vie où tout serait réparé magiquement.

Mais une vie plus vraie.

Une vie où l’on peut redevenir présent.

Une vie où l’on peut cesser de disparaître.


Et à ceux qui accompagnent une personne alcoolique, j’aimerais dire ceci : ne confondez pas amour et sauvetage. Ne vous sacrifiez pas dans l’espoir de guérir l’autre. Mais ne réduisez pas non plus la personne à son symptôme. L’alcoolisme fait des dégâts immenses autour de lui. Il blesse les conjoints, les enfants, les familles, les amis. Il abîme la confiance. Il laisse parfois des traces très profondes. Reconnaître la maladie ne doit jamais servir à minimiser les conséquences.


C’est une ligne fine, mais essentielle : comprendre sans excuser. Aimer sans se perdre. Poser des limites sans déshumaniser.


Si j’écris aujourd’hui sur ce sujet, ce n’est pas pour célébrer une victoire personnelle. C’est pour tendre une main. Pour dire qu’il est possible de sortir de l’isolement. Possible de demander de l’aide. Possible de ne pas boire aujourd’hui, seulement aujourd’hui. Possible de recommencer à vivre, même quand on croit avoir tout abîmé. Possible de découvrir qu’il y a parfois plus de force à déposer les armes qu’à continuer de lutter seul.


Le 23 août n’est pas pour moi une médaille. C’est un rappel.


Le rappel du jour où j’ai cessé de disparaître.

Le rappel du jour où j’ai accepté de ne plus gagner contre l’alcool, mais de vivre sans lui.

Le rappel du jour où j’ai commencé, lentement, imparfaitement, à revenir parmi les vivants.


Et si cette parole peut rejoindre ne serait-ce qu’une personne au moment exact où elle en a besoin, alors elle aura trouvé sa juste place.


Besoin d’aide maintenant ?


Si vous vous reconnaissez dans ces lignes, ou si vous traversez une période difficile avec l’alcool, vous n’êtes pas seul. Il existe des ressources accessibles, gratuites et confidentielles :


Alcooliques Anonymes (AA)

📞 Permanence téléphonique 24h/24 : 09 69 39 40 20

🌐 https://www.alcooliques-anonymes.fr

  Réunions partout en France, en présentiel et en ligne.


Alcool Info Service

📞 0 980 980 930 (appel non surtaxé, 7j/7 de 8h à 2h)

🌐 https://www.alcool-info-service.fr

  Écoute, conseils, orientation vers des structures adaptées.


Drogues Info Service

Pour les consommations associées ou les questions liées à d’autres produits.

📞 0 800 23 13 13 (appel gratuit, 7j/7 de 8h à 2h)

🌐 https://www.drogues-info-service.fr


Urgences

📞 15 (SAMU) ou 112 depuis un mobile

  En cas de danger immédiat pour vous ou pour quelqu’un d’autre.


Demander de l’aide est un acte de courage. Parler à quelqu’un peut être le premier pas.


Ce texte est un témoignage personnel. Il ne remplace ni un accompagnement médical, ni une aide addictologique, ni un soutien d’urgence lorsque la situation l’exige.


Consultez nos accompagnements ici

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Nicolas BravinFacilitateur en constellations familiales

Artiste et thérapeute

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