Cet été, je joue beaucoup plus souvent de la musique que je n’anime d’ateliers de constellations familiales.
Les routes, les scènes, les terrasses, les balances, les rencontres avec des publics différents occupent une grande partie de mon quotidien. Je pourrais donc dire que, durant cette période, je suis principalement musicien.
Mais les choses ne sont pas aussi nettement séparées en moi.
Lorsque je monte sur scène, l’accompagnant ne disparaît pas. Et lorsque j’anime un atelier de constellations, le musicien n’est jamais très loin.
Ces deux dimensions ne se succèdent pas comme deux personnages qui se passeraient le relais. Elles coexistent, dialoguent et se transforment mutuellement.
Lorsque je me présente devant un public, je ne vois pas seulement une addition de personnes venues écouter des chansons.
Je rencontre un groupe.
Des personnes qui ne se connaissent pas toujours, mais qui vont partager pendant une heure, deux heures ou davantage un même espace, une même musique et une même temporalité.
Quelque chose se constitue.
Je pourrais employer le mot « champ », comme dans une constellation familiale. Non pas nécessairement pour désigner une réalité mystérieuse qu’il faudrait croire ou démontrer, mais pour parler de cet espace relationnel qui apparaît lorsque plusieurs personnes sont réunies autour d’une expérience commune.
Sur scène, je suis attentif à cet espace.
Je viens avec une intention de bienveillance. Avec le désir que chacun puisse se sentir accueilli, quelle que soit sa manière de participer : en chantant, en dansant, en riant, en restant silencieux ou simplement en écoutant.
Je ne peux pas garantir que tout le monde se sentira bien. Je ne maîtrise ni l’histoire des personnes présentes, ni ce que les chansons feront résonner en elles. Mais je peux prendre soin de ma manière d’être là.
Je peux veiller à ne pas mettre mal à l’aise, ne pas exclure, ne pas imposer une proximité. Je peux favoriser un climat vivant sans transformer la participation en obligation.
Ce sont des gestes parfois presque invisibles.
Ils appartiennent pourtant pleinement à ma façon d’habiter la scène.
Un concert n’est pas une thérapie, et le musicien n’est pas le thérapeute de son public.
Mais la musique peut toucher.
Je le sais pour l’avoir moi-même vécu comme spectateur ou comme auditeur. Une note, une phrase, un silence ou une inflexion dans une voix peuvent soudain atteindre un endroit très intime.
L’artiste n’en sait généralement rien.
Il ignore qu’une chanson vient de réveiller un souvenir, de rejoindre une peine, de remettre quelqu’un en mouvement ou de lui offrir quelques minutes de respiration.
Ce qui se passe appartient à celui ou celle qui écoute.
Une œuvre ne répare pas mécaniquement. Elle n’efface pas une blessure. Mais elle peut ouvrir un passage. Elle peut donner une forme à ce qui n’en avait pas encore. Elle peut nous permettre de nous souvenir, de pleurer, de nous sentir moins seuls ou de retrouver une part de nous-mêmes.
La musique est faite de vibrations, mais elle ne touche pas seulement le corps par ses fréquences. Elle rencontre aussi une histoire, une mémoire, une sensibilité et un moment particulier de la vie.
Une même chanson ne produira pas la même expérience selon la personne qui l’écoute, ni selon le jour où elle l’entend.
Lorsque je joue, j’ai conscience de cette possibilité.
Je ne cherche pas à provoquer un effet déterminé. Je ne sais pas ce qui doit être ressenti. Je viens seulement avec le désir de proposer quelque chose d’aussi sincère, habité et respectueux que possible.
Lorsque j’anime une constellation familiale, le mouvement inverse se produit.
Je ne tiens pas une guitare. Je ne chante pas. Pourtant, une grande partie de ce que la musique m’a appris demeure présente.
La musique m’a d’abord enseigné la présence.
Lorsque je joue, je ne peux pas être entièrement occupé par ce qui s’est passé la veille ou par ce qui pourrait arriver le lendemain.
Je dois être là.
Présent à mon souffle, à ma voix, à mon instrument, aux autres musiciens et au public. Présent aussi à ce qui vient de se produire, sans m’y accrocher, puisque la note suivante est déjà en train d’arriver.
Si je quitte cet endroit de présence, quelque chose se dérègle. Je force, j’anticipe, je perds l’écoute. La musique devient une exécution plutôt qu’une expérience vivante.
Il en va de même dans l’accompagnement.
Je peux connaître des méthodes, avoir préparé un cadre, disposer d’outils et de repères. Mais je dois rester disponible à ce qui se présente réellement, et non chercher à faire entrer la personne ou le groupe dans le scénario que j’avais imaginé.
La musique m’a aussi appris que tout ne se joue pas dans les notes.
Il y a le tempo. Les respirations. Les silences. Les suspensions. Les moments où une musique demande à avancer et ceux où il faut lui laisser davantage d’espace.
Dans une constellation, le rythme est tout aussi essentiel.
Une parole juste, prononcée trop tôt, peut devenir intrusive. Un mouvement trop rapidement suggéré peut interrompre ce qui cherchait à émerger. À l’inverse, une hésitation prolongée peut parfois figer une dynamique qui aurait besoin d’être accompagnée.
Il ne s’agit pas de suivre une cadence uniforme.
Il s’agit d’écouter.
Quand ralentir ? Quand laisser du silence ? Quand reformuler ? Quand proposer un déplacement ? Quand ne rien ajouter ? Quand accélérer ?
Cette écoute du rythme ne relève pas seulement d’une réflexion intellectuelle. Elle mobilise aussi quelque chose de corporel et d’intuitif, comme lorsque des musiciens sentent ensemble qu’un morceau doit respirer davantage ou qu’il est temps de revenir au refrain.
La pratique musicale m’a également familiarisé avec l’imprévu.
Sur scène, un public peut demander une chanson qui n’était pas prévue. Un musicien peut manquer un départ. Une corde peut casser. Une émotion inattendue peut surgir.
Être présent ne signifie pas tout contrôler.
Cela signifie pouvoir rester en lien avec ce qui arrive sans perdre entièrement le fil.
L’improvisation n’est d’ailleurs pas l’absence de cadre. Elle devient possible parce qu’il existe une structure, une tonalité, un rythme et une capacité d’écoute partagée.
Il en va de même dans l’accompagnement.
Le cadre protège. Il pose des limites, précise les rôles et soutient la sécurité. Mais à l’intérieur de ce cadre, je dois pouvoir accueillir ce que je n’avais pas prévu.
Une constellation n’est pas une partition qu’il suffirait d’exécuter correctement. C’est une expérience vivante, faite de relations, de perceptions, de réactions corporelles et de mouvements parfois fragiles.
Le musicien en moi connaît cet endroit où rigueur et disponibilité ne sont pas contradictoires.
Le mot « harmonie » appartient naturellement au vocabulaire musical.
Il pourrait pourtant être mal compris lorsqu’on l’applique aux relations humaines.
L’harmonie n’est pas un monde dans lequel toutes les tensions auraient disparu. En musique, certaines dissonances ou tensions sont nécessaires. Elles créent un mouvement, une attente, une profondeur. Elles peuvent parfois rester ouvertes sans être immédiatement résolues.
Dans une constellation comme dans une relation, rechercher l’harmonie ne devrait donc pas signifier effacer le conflit, nier la douleur ou fabriquer artificiellement une réconciliation.
Il s’agit plutôt de permettre à chaque élément de retrouver une place plus juste.
Certaines situations ne se terminent pas par un accord parfait. Elles trouvent seulement un peu plus d’espace, de vérité ou de respiration.
Cela peut déjà être beaucoup.
On parle parfois de « casquettes » pour évoquer les différentes activités d’une personne.
L’image est pratique, mais elle ne correspond pas tout à fait à ce que je ressens.
Je ne retire pas la casquette du musicien pour mettre celle de l’accompagnant. Je ne laisse pas une partie de moi dans les coulisses pendant que l’autre entre en scène.
Je viens avec tout ce que je suis devenu.
Le musicien a formé l’accompagnant à la présence, au rythme, au silence, à l’improvisation et à l’écoute.
L’accompagnant a rendu le musicien plus conscient du groupe, du cadre relationnel, de l’inclusion, de la vulnérabilité et de ce qui peut circuler dans un espace collectif.
Aucune de ces dimensions ne possède l’autre.
La musique ne devient pas une technique thérapeutique. L’accompagnement ne devient pas une performance artistique.
Mais chacune affine ma manière de vivre l’autre.
Il existe peut-être en chacun de nous des activités ou des identités que nous avons appris à séparer, alors qu’elles se nourrissent silencieusement.
Nous croyons parfois devoir choisir entre plusieurs dimensions de nous-mêmes pour être lisibles, cohérents ou légitimes.
Mais la cohérence ne consiste pas nécessairement à devenir une seule chose.
Elle peut aussi naître de la qualité du dialogue entre les différentes parts de notre vie.
Cet été, lorsque je monte sur scène, je ne cesse pas d’être accompagnant.
Et lorsque j’entre dans un espace de constellation, je ne cesse pas d’être musicien.
Je cherche, dans les deux cas, à être présent.
À écouter ce qui est là.
À respecter le rythme.
À laisser une place à l’imprévu.
Et à proposer quelque chose qui, peut-être, poursuivra son chemin bien au-delà de ce que je pourrai en savoir.
Je pense naturellement aux Gnaoua, qui me touchent profondément.
Dans leur tradition, la musique n’est pas séparée du spirituel, du collectif ni de la recherche de guérison. Elle participe à des cérémonies nocturnes, notamment la *lila*, au cours desquelles le rythme, les chants, la danse, les couleurs, les parfums et la transe composent une expérience commune.
Le maâlem, maître musicien, ne joue pas seulement une succession de morceaux. Il conduit le rythme et accompagne le déroulement du rituel, en lien avec d’autres personnes qui en portent la dimension spirituelle et thérapeutique.
Je ne cherche pas à comparer ma pratique à la leur, ni à m’approprier une tradition dont l’histoire, les croyances et les codes me dépassent en grande partie.
Mais leur manière de ne pas dissocier la musique, la présence, le groupe et la transformation intérieure vient profondément résonner avec ce que j’explore.
Chez les Gnaoua, le musicien n’est pas à côté de l’accompagnant.
La musique elle-même participe à l’accompagnement.
Existe-t-il, dans votre vie, deux dimensions que vous avez longtemps considérées comme séparées et qui, en réalité, ne cessent de se nourrir ?
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Artiste et thérapeute