Je marchais dans la rue avec un ami. La nuit était tombée. Nous parlions de la vie, de ses nœuds, de ses impasses, de ces périodes où l’on avance sans très bien savoir si l’on avance vraiment. À cette époque, je traversais de grandes difficultés personnelles. J’avais besoin de comprendre ce qui m’arrivait, de mettre des mots sur mes douleurs, mes contradictions, mes élans, mes colères, mes espoirs aussi.
Mon ami m’écoutait avec une qualité rare. Il ne cherchait pas à me couper, à me corriger, à me sauver. Il me laissait simplement déposer ce qui avait besoin de l’être. Puis, après un long moment, il me dit :
« Tu me fais penser à Sipo Matador. »
Je lui demandai ce que cela signifiait.
Il m’expliqua alors qu’il s’agissait d’une image utilisée par Nietzsche dans Par-delà le bien et le mal. Nietzsche y évoque une plante grimpante de Java, appelée sipo matador, qui cherche la lumière en s’appuyant sur un arbre. Elle s’élève, s’accroche, persévère, traverse l’ombre, jusqu’à atteindre enfin la cime et pouvoir s’ouvrir au soleil.
Cette image m’a frappé immédiatement.
À ce moment-là, j’ai baissé les yeux vers le trottoir. J’y ai vu ces petites herbes, ces pousses minuscules, presque invisibles, qui parviennent malgré tout à percer le bitume. Des présences fragiles en apparence, mais portées par une force incroyable. Elles ne font pas de discours. Elles ne revendiquent rien. Elles poussent. Elles cherchent la lumière.
Je crois que j’ai compris quelque chose de moi ce soir-là.
Oui, il y avait des couches dures à traverser. Oui, certains obstacles me semblaient infranchissables. Oui, j’étais souvent fatigué de chercher, de tomber, de recommencer. Mais il existait en moi une force plus ancienne que mes découragements : une force de vie, de croissance, de vérité. Quelque chose qui ne voulait pas seulement survivre, mais s’élever vers sa propre lumière.
La phrase exacte de Nietzsche dit ceci :
« Semblable en cela à ces plantes grimpantes de Java – on les nomme sipo matador – qui tendent vers un chêne leurs bras avides de soleil et l’enlacent si fort et si longtemps qu’enfin elles se dressent au-dessus de l’arbre mais en s’appuyant sur lui, exhaussant leur cime avec bonheur pour l’éployer à la lumière. »
Cette phrase ne m’a plus quitté.
Elle est devenue une boussole intérieure. Non pas une formule magique, mais une image vivante. Une manière de me rappeler que grandir ne signifie pas forcément aller vite, ni même aller droit. Grandir, parfois, c’est chercher un appui. C’est accepter de s’élever à partir de ce qui est là. C’est transformer ce qui semblait obstacle en support de croissance.
En 2015, alors que je poursuivais mon cheminement personnel, j’ai décidé de créer un blog sur Facebook. Depuis plusieurs années, les questions de spiritualité, de psychologie, de transformation intérieure et de développement personnel prenaient une place de plus en plus importante dans ma vie. Par spiritualité, je n’entends pas une appartenance religieuse ou dogmatique, mais une attention portée à l’esprit, à la conscience, à la relation à soi, aux autres et au vivant.
J’étais alors engagé dans un travail thérapeutique profond. Je lisais beaucoup. Neale Donald Walsch, Eckhart Tolle, Don Miguel Ruiz, Richard Bach, Jacques Salomé, Thomas d’Ansembourg, Krishnamurti, Christophe André, Guy Corneau, Anthony de Mello, entre autres, m’accompagnaient dans cette exploration. Chacun, à sa manière, ouvrait une fenêtre. Chacun m’aidait à nommer une part de l’expérience humaine : la peur, l’amour, l’ego, la présence, la responsabilité, la relation, la liberté intérieure.
J’avais besoin de garder trace de mes découvertes. J’avais aussi envie de partager ce qui, peu à peu, m’aidait à vivre plus consciemment.
Mais une question se posait : sous quel nom le faire ?
À cette époque, j’étais déjà identifié publiquement par mon activité de musicien. Créer une page portant mon nom me semblait possible, mais pas complètement juste. Je ne voulais pas que l’attention se porte d’abord sur ma personne, mon visage, mon image, mon parcours ou les cases dans lesquelles on aurait pu m’enfermer.
J’avais rencontré au cours de mon cheminement une idée qui m’était devenue précieuse : mettre les principes au-dessus des personnalités.
Dans une société où l’image prend souvent le pas sur le fond, et où les réseaux sociaux amplifient parfois cette confusion, je voulais un espace où le message puisse respirer avant l’identité de celui qui le porte. Je voulais que les textes, les citations, les réflexions et les partages soient accueillis pour ce qu’ils ouvraient intérieurement, non pour la personne qui les publiait.
Le nom Sipo Matador s’est alors imposé naturellement.
Il disait exactement ce que je cherchais à transmettre : la possibilité de croître malgré les obstacles, de traverser les zones d’ombre, de chercher la lumière sans nier la difficulté du chemin.
Pendant longtemps, la page n’a donc pas été centrée sur mon visage ni sur mon nom. Elle était un espace de dépôt, de réflexion, de transformation. Un lieu où je pouvais partager ce que je comprenais, ce que je traversais, ce que je découvrais, sans immédiatement ramener cela à une identité fixe.
Puis la vie a continué son œuvre.
Avec les années, je suis devenu moi-même accompagnant. À mon tour, j’ai commencé à aider des personnes dans leurs propres traversées. Non pas depuis une posture de sachant absolu, mais depuis un chemin parcouru, une expérience incarnée, une écoute affinée par mes propres passages. Il m’a alors semblé juste d’ajouter mon nom à celui de Sipo Matador.
Non parce que je reniais l’idée de mettre les principes au-dessus des personnalités. Au contraire. Mais parce qu’il est également sain, dans une relation d’accompagnement, que chacun sache à qui il a affaire. L’anonymat symbolique avait eu son sens. La présence assumée en avait désormais un autre.
Aujourd’hui, je ne ressens plus le besoin de séparer artificiellement les différentes parts de mon parcours. L’artiste, l’homme en chemin, le thérapeute, le chercheur de sens, le musicien, l’accompagnant, le lecteur, le vivant traversé par ses propres blessures et ses propres élans : tout cela ne s’annule pas. Tout cela cohabite.
Je ne suis pas soit ceci, soit cela.
Je suis ceci et cela.
Une somme, pas seulement des chapitres séparés.
Il me faut aussi dire un mot du terme “matador”, qui m’a parfois dérangé. Pris isolément, il renvoie évidemment à la corrida, au personnage qui met à mort le taureau. Or cela est à l’opposé de mes valeurs. Je n’ai jamais compris que l’on puisse faire spectacle de la souffrance animale, encore moins l’habiller de noblesse ou de tradition.
Mais dans Sipo Matador, le mot ne désigne pas cela. Il appartient à une image botanique, symbolique, philosophique. Et avec le temps, j’ai trouvé une manière de me le réapproprier.
S’il y a quelque chose à “mettre à mort”, ce ne sont ni les êtres, ni la beauté du vivant, ni la puissance instinctive représentée par le taureau. Ce sont plutôt nos illusions. Nos croyances limitantes. Nos fidélités inconscientes à la peur. Nos vieux récits intérieurs. Les prisons mentales que nous prenons pour notre identité.
Sipo Matador, pour moi, c’est cela : un espace consacré à la guérison intérieure, à la lucidité, à la croissance de conscience. Un lieu pour celles et ceux qui sentent qu’ils ne veulent plus seulement s’adapter à leurs enfermements, mais trouver leur chemin vers plus de lumière.
Il n’y a là aucune glorification du combat brutal. S’il y a combat, il est d’abord intérieur. Et encore, le mot lui-même est peut-être insuffisant. Il ne s’agit pas de se faire violence. Il s’agit plutôt d’apprendre à voir. À se relever. À discerner. À aimer plus justement. À sortir de l’illusion sans mépriser celui ou celle que nous avons été.
Peut-être est-ce cela, au fond, l’esprit de Sipo Matador : non pas vaincre la vie, mais collaborer avec elle.
S’appuyer sur ce qui est là.
Traverser ce qui résiste.
Et, patiemment, obstinément, tendrement, chercher la lumière.
Lien vers le blog Sipo Matador : https://www.facebook.com/sipomatador8
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Artiste et thérapeute