Il est des paroles qui traversent les siècles sans perdre leur capacité à nous déranger.
Certaines nous consolent, nous rassurent, nous enveloppent. D’autres viennent bousculer
nos certitudes, questionner nos convictions et parfois ébranler les fondations mêmes de nos
relations.
Parmi celles-ci, il en est une, attribuée à Jésus dans l’Évangile selon Matthieu, qui
m’interpelle particulièrement.
« Ne pensez pas que je sois venu apporter la paix sur la terre ; je ne suis pas venu
apporter la paix, mais l’épée. Car je suis venu mettre la division entre l’homme et son
père, entre la fille et sa mère, entre la belle-fille et sa belle-mère ; et l’homme aura
pour ennemis les gens de sa maison. »
— Matthieu 10, 34-36, traduction Louis Segond 1910
Dans l’Évangile selon Luc, nous retrouvons cette déclaration sous une forme plus directe :
« Pensez-vous que je sois venu apporter la paix sur la terre ? Non, vous dis-je, mais la
division. »
— Luc 12, 51, traduction Louis Segond 1910
Comment comprendre de telles paroles dans la bouche de celui qui enseigne l’amour du
prochain, le pardon, la compassion et la réconciliation ?
Comment celui qui invite à aimer ses ennemis pourrait-il annoncer qu’il vient apporter la
division jusque dans les familles ?
Et si cette apparente contradiction nous invitait à reconsidérer ce que nous appelons la paix?
Nous avons souvent appris à considérer la paix comme l’absence de conflit.
Une famille paisible serait une famille où l’on ne se dispute pas. Un couple harmonieux
serait un couple où les désaccords restent discrets. Une relation réussie serait une relation
dans laquelle chacun parvient à préserver l’équilibre.
Mais de quel équilibre parlons-nous ?
Celui qui permet à chacun d’exister pleinement, ou celui qui exige que certains se taisent
pour que d’autres ne soient pas dérangés ?
Il arrive que la paix repose sur des silences. Des paroles retenues, des blessures jamais
reconnues, des émotions contenues, des vérités soigneusement évitées.
On ne parle pas de ce qui dérange. On contourne les sujets sensibles. On préserve les
habitudes, les rôles, les apparences.
Et l’on finit parfois par appeler harmonie ce qui n’est qu’un arrangement tacite autour de ce
qui ne peut pas être dit.
Cette paix-là peut avoir un coût considérable : celui de notre propre intégrité.
Dans le contexte de l’Évangile, Jésus annonce que le choix de le suivre pourra provoquer
des oppositions, y compris entre les membres d’une même famille.
L’épée n’est pas ici une invitation à la violence. Elle représente la séparation, la division que
peut susciter un engagement profond lorsqu’il vient remettre en question l’ordre établi.
Je ne prétends pas réduire cette parole à une leçon de développement personnel. Son sens
premier appartient à une histoire, à une tradition et à un contexte spirituel précis.
Mais je crois qu’elle ouvre aussi une réflexion universelle.
Il arrive un moment où demeurer fidèle à ce que nous reconnaissons comme vrai devient
incompatible avec la place que notre entourage nous demande d’occuper.
Ce n’est pas nécessairement que nous avons cessé d’aimer.
C’est peut-être que nous avons cessé de nous abandonner.
Et ce déplacement, même lorsqu’il s’accomplit sans agressivité, peut être vécu comme une
menace par ceux qui étaient habitués à notre ancienne manière d’être.
Nous appartenons tous à des histoires familiales qui nous précèdent.
Nous héritons de valeurs, de croyances, de façons d’aimer, de nous protéger, de
communiquer et parfois de nous taire.
Certaines de ces transmissions nous soutiennent. D’autres peuvent nous enfermer dans des
rôles que nous n’avons jamais véritablement choisis.
Être le fils qui comprend toujours. La fille qui ne fait pas de vagues. Le parent qui se sacrifie.
Celui qui pardonne avant même d’avoir pu exprimer sa douleur. Celle qui porte la
responsabilité de maintenir la famille unie.
Ces places peuvent devenir si familières que nous finissons par les confondre avec notre
identité.
Alors, lorsque quelqu’un commence à poser des limites, à exprimer un désaccord ou à
refuser une relation qui ne respecte plus ses besoins fondamentaux, l’équilibre familial peut
se trouver bouleversé.
Ce qui est vécu par l’un comme un mouvement de libération peut être ressenti par l’autre
comme un rejet, une trahison ou une injustice.
Il n’est pas nécessaire qu’il y ait un coupable pour qu’il y ait une souffrance.
Et il n’est pas nécessaire de condamner l’autre pour reconnaître qu’une relation ne peut
plus continuer sous sa forme ancienne.
C’est peut-être l’une des confusions les plus profondes que nous entretenons autour de
l’amour.
Nous associons parfois aimer à supporter, comprendre à excuser, pardonner à renouer.
Pourtant, ces notions ne sont pas équivalentes.
Nous pouvons chercher à comprendre les blessures d’une personne sans accepter que ses
comportements continuent de nous blesser.
Nous pouvons éprouver de la compassion pour son histoire sans prendre la responsabilité
de la réparer.
Nous pouvons renoncer à la vengeance sans souhaiter reprendre une relation.
Et nous pouvons aimer quelqu’un tout en reconnaissant que la proximité avec cette
personne n’est plus possible, du moins dans les conditions présentes.
Le pardon, lorsqu’il advient, appartient à un chemin intérieur. La réconciliation, elle,
suppose une rencontre. Elle demande que chacun puisse reconnaître quelque chose de la
réalité de l’autre.
Elle ne peut pas être décrétée par une seule personne.
Il existe des distances qui ne sont pas des punitions, mais des façons de se respecter.
Être authentique ne signifie pas dire tout ce que l’on pense, à tout moment, sans
considération pour autrui.
Cela ne signifie pas davantage ériger ses convictions en vérités absolues ou transformer
chaque désaccord en rupture.
L’authenticité demande aussi de l’humilité.
Elle nous invite à interroger nos certitudes, à reconnaître nos propres responsabilités et à
demeurer disponibles à ce que l’autre pourrait nous apprendre.
Mais elle suppose également de pouvoir dire non.
Non à une attente qui nous éloigne de nous-mêmes.
Non à une relation dans laquelle notre parole n’a pas de place.
Non à une fidélité familiale qui exigerait le renoncement à notre conscience.
Et parfois, ce non vient troubler une paix qui n’en était pas véritablement une.
La difficulté consiste alors à ne pas confondre la force d’une conviction avec sa justesse.
Car une rupture n’est pas nécessairement un acte de liberté. Elle peut aussi naître de la
peur, de la colère, d’un malentendu ou de notre incapacité momentanée à rencontrer la
différence.
C’est pourquoi il me semble essentiel de continuer à nous questionner, même lorsque nous
avons le sentiment d’agir avec intégrité.
Est-ce que je cherche à être fidèle à moi-même, ou à obtenir que l’autre reconnaisse enfin
ma vérité ?
Est-ce que je pose une limite pour me respecter, ou pour punir ?
Est-ce que je choisis la distance parce qu’elle est nécessaire, ou parce que je ne vois plus
d’autre possibilité ?
Ces questions n’invalident pas nos choix. Elles peuvent, au contraire, nous aider à les
habiter plus consciemment.
Je reviens alors à cette parole de Jésus.
« Je ne suis pas venu apporter la paix, mais l’épée. »
Je ne l’entends pas comme une célébration du conflit, encore moins comme une justification
des ruptures familiales.
J’y entends une invitation à ne pas confondre la paix avec la soumission, ni l’amour avec
l’effacement de soi.
Il existe des conflits qui détruisent. Mais il existe aussi des conflits qui révèlent ce qui ne
pouvait plus demeurer caché.
Il existe des séparations qui appauvrissent. Et d’autres qui rendent possible une forme
nouvelle de relation, parfois après une longue période de distance.
Il existe enfin des situations où la réconciliation n’advient pas.
Et où la paix doit néanmoins pouvoir trouver sa place.
Non pas parce que tout a été réparé.
Non pas parce que chacun a compris.
Mais parce que nous n’avons plus besoin de renoncer à nous-mêmes pour maintenir
l’illusion d’une harmonie.
Peut-être la paix véritable ne commence-t-elle pas lorsque tout le monde est d’accord avec
nous, mais lorsque nous pouvons demeurer en accord avec notre conscience, sans avoir
besoin de combattre celle des autres.
Et peut-être est-ce là l’un des paradoxes les plus féconds de cette parole : une division
extérieure peut parfois accompagner la naissance d’une paix intérieure.
J’avais envie de partager cette réflexion parce que je crois que nous sommes nombreux à
avoir appris, parfois très tôt, à préserver les liens au prix de nos propres besoins, de notre
parole ou de notre vérité intérieure.
Et parce qu’il me semble important de rappeler qu’une relation ne se mesure pas
uniquement à sa durée, à sa proximité ou à sa capacité à éviter les conflits.
Elle se mesure aussi à l’espace qu’elle offre à chacun pour exister.
Je ne crois pas que toute séparation soit une libération, ni que toute réconciliation soit
souhaitable à n’importe quel prix.
Je crois en revanche qu’il est possible de chercher la paix sans se trahir.
Et d’aimer sans nécessairement rester.
Dans nos relations, quelle place laissons-nous à la vérité de chacun ? Et à quel moment
notre désir de préserver la paix nous conduit-il à renoncer à une part de nous-mêmes ?
Évangile selon Matthieu, 10, 34-39 : le passage dans son contexte, autour de l’engagement
et des liens familiaux.
Évangile selon Luc, 12, 49-53 : une formulation parallèle de la division annoncée par Jésus.
Évangile selon Matthieu, 5, 9 : « Heureux ceux qui procurent la paix, car ils seront appelés
fils de Dieu ! »
Marshall B. Rosenberg, Les mots sont des fenêtres (ou bien ce sont des murs) : pour
explorer la possibilité d’une parole authentique qui ne cherche ni à soumettre ni à
condamner l’autre.
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Artiste et thérapeute