Il y a des groupes qui traversent une vie sans jamais vraiment la quitter. Pour moi, The Church fait partie de ceux-là.
J’avais découvert ces australiens au début des années 80 avec The Blurred Crusade, un vinyle acheté à Londres presque comme on attrape une intuition. Puis Starfish et la compilation Hindsight 1980-1987 avaient ancré quelque chose de plus profond : une évidence musicale, une signature à part, à la fois aérienne, mélancolique et intensément habitée.
Et puis le temps passe… jusqu’à aujourd’hui, où je découvre The Hypnogogue (2023). Et là, une claque. Pas de nostalgie figée, pas de répétition confortable : une œuvre dense, inspirée, presque visionnaire. Comme si le groupe continuait d’explorer, de creuser, de risquer.
Ce qui force profondément mon respect, c’est le parcours de Steve Kilbey (lire plus bas). Là où tant d’artistes finissent par lisser leur musique pour rester visibles, lui a fait un autre choix : celui de la fidélité à une vision intérieure. Pas de course aux tendances, pas de compromis avec les attentes du marché. Juste une trajectoire singulière, parfois discrète, mais d’une cohérence rare.
Depuis plus de 40 ans, il trace une ligne claire : celle d’un artisan de la musique, prolifique, curieux, libre. Avec The Church, bien sûr — dont la discographie est impressionnante — mais aussi à travers une multitude de projets parallèles, collaborations, albums solo, expérimentations. Comme une nécessité de créer, encore et encore, sans jamais se répéter tout à fait.
Ce genre de parcours pose une vraie question : qu’est-ce que réussir en tant qu’artiste ? Être visible, ou être fidèle ? Durer en surface, ou approfondir son langage ?
À mes yeux, Kilbey a choisi la voie la plus exigeante — et sans doute la plus précieuse.
Et ça s’entend.
Il y a des artistes que l’on rencontre.
Et d’autres que l’on retrouve.
The Church fait partie de ces présences qui ne quittent jamais vraiment le paysage intérieur. Une musique qui ne s’impose pas, mais qui s’infiltre. Qui ne cherche pas à convaincre, mais à ouvrir.
Et au centre de cette constellation, il y a Steve Kilbey (né le 13 Septembre 1954 en Angleterre).
Pas une figure spectaculaire.
Pas un héros fabriqué.
Plutôt un homme en tension, traversé, parfois égaré — mais toujours relié à quelque chose de plus profond que lui.
Il y a chez Kilbey une qualité rare : il ne semble pas vouloir séduire.
Sa voix, ses textes, ses prises de position — tout porte la trace d’une liberté parfois inconfortable. Une parole qui n’est pas filtrée pour être acceptable. Une écriture qui ne simplifie pas pour être comprise plus vite.
C’est une musique qui demande une présence.
Pas une consommation.
Et dans un monde qui valorise l’adhésion immédiate, cette posture a un prix.
Son parcours n’a rien d’un long fleuve tranquille.
Il y a eu des éclats de lumière — comme Under the Milky Way (1988) — et puis des zones d’ombre, des dérives, des pertes. Une relation difficile avec les cadres de l’industrie. Des moments où tout aurait pu s’arrêter.
Mais quelque chose n’a jamais cédé.
Pas une image.
Pas une stratégie.
Une direction intérieure.
Kilbey n’a pas “tenu bon” au sens héroïque du terme.
Il a continué. Nuancé, fragile, imparfait — mais fidèle.
Ce qui frappe, quand on regarde son œuvre, ce n’est pas seulement sa longévité.
C’est son abondance.
Albums avec The Church (27 à ce jour), projets parallèles, collaborations, écriture, peinture…
Ce n’est pas une carrière.
C’est un flux.
Comme si créer n’était pas une décision, mais une condition d’existence.
Comme si s’arrêter revenait à se perdre.
Il n’y a pas d’effort pour “rester pertinent”.
Il y a une nécessité de rester vivant.
L’industrie du disque — comme beaucoup de systèmes — fonctionne sur des cycles rapides : produire, répéter, capitaliser, exister dans le regard.
Kilbey, lui, semble avoir choisi une autre temporalité.
Une temporalité lente.
Presque organique.
Il ne suit pas le bruit.
Il écoute autre chose.
Et c’est sans doute pour cela que des albums récents comme The Hypnogogue (2023) résonnent encore avec autant de justesse : ils ne cherchent pas à rattraper le présent. Ils émergent d’un endroit qui n’a jamais cessé d’être en mouvement.
On pourrait être tenté de romantiser ce parcours.
Mais la fidélité à soi-même n’est pas une posture douce.
C’est une exigence.
Elle confronte.
Elle isole parfois.
Elle oblige à renoncer à certaines formes de reconnaissance.
Alors la vraie question n’est pas :
“Est-ce que c’est inspirant ?”
Mais plutôt :
“Jusqu’où suis-je prêt à rester aligné avec ce que je sens juste ?”
Pas dans l’absolu.
Dans le réel.
Dans les choix concrets.
Ce que laisse Steve Kilbey, au fond, ce n’est pas seulement une discographie impressionnante.
C’est une trace.
La preuve qu’il est possible de traverser le temps sans se réduire.
D’évoluer sans se trahir.
De créer sans se plier.
Pas parfaitement.
Mais sincèrement.
Et peut-être que c’est cela, au fond, qui touche autant :
pas une réussite éclatante,
mais une cohérence habitée.
Avec The Church :
-The blurred crusade (1982)
-Starfish (1988)
-The hypnogogue (2023)
-Hindsight 1980 - 1987 (1987)
Avec Martin Kennedy :
Avec Gareth Koch
Artiste et thérapeute